TL;DR VivaTech fêtait ses dix ans. Le format en a pris acte : grande scène, grands noms, grands chiffres. L’édition 2026 marque surtout le moment où un salon cesse d’être une vitrine de l’avenir pour devenir un miroir du présent. Souveraineté partout dans les discours, dépendance partout dans les pratiques. Robots à tous les étages, logique industrielle retrouvée. IA omniprésente jusqu’à l’indigestion. Et des absents aussi révélateurs que les présents.
La souveraineté comme posture, la dépendance comme pratique
Le mot était partout : sur les kakémonos, dans les discours, dans les angles des conférences du jeudi. L’Allemagne tenait le rôle de Country of the Year, l’Inde celui d’AI Country Partner, et la France avait aligné ses annonces industrielles en conséquence : serveurs Nvidia assemblés à Angers par Bull et Foxconn, ordinateur quantique signé Alice & Bob. Le Baromètre de la Confiance VivaTech 2026, conduit par OpinionWay auprès de 1 524 dirigeants dans sept pays, chiffrait la tension : 92 % des dirigeants disent privilégier un partenaire de même nationalité lors de l’adoption d’un outil technologique, et 39 % des mêmes dirigeants reconnaissent avoir partagé des informations de leur entreprise avec un outil d’IA en lequel ils n’avaient pas totalement confiance.
La fermeture, le week-end précédant le salon, du modèle frontière le plus avancé d’Anthropic à l’accès public a fonctionné comme révélateur involontaire : elle a rendu visible pour tous jusqu’où va la dépendance réelle aux décisions de quelques acteurs américains. On parle de souveraineté depuis des pavillons conçus avec des outils dont on ne contrôle ni le modèle, ni les données, ni la continuité de service.
L’antidote européen le plus crédible à ce paradoxe s’appelait Mistral. La pépite française était présente dans le programme avec Arthur Mensch sur la grande scène, et avait annoncé dans la foulée le lancement de Mistral Compute, une infrastructure IA souveraine construite sur 18 000 puces Grace Blackwell de Nvidia, déjà partiellement opérationnelle. Son centre de données de 44 mégawatts à Bruyères-le-Châtel, financé à hauteur de 830 millions de dollars, déployait ses premiers systèmes la semaine même du salon. La rencontre le 18 juin entre Macron, Jensen Huang et Arthur Mensch sur scène avait quelque chose de délibérément symbolique : montrer que la France dispose d’un acteur capable de peser dans la course, là où d’autres pays européens n’ont que des intentions. Pas encore une réponse complète à la dépendance structurelle, mais pour l’instant la seule réponse tangible.
Des robots partout, et presque tous fabriqués en Chine
Les robots humanoïdes étaient la démonstration spectaculaire de la journée : Unitree, Agibot, et d’autres, dont le coût aurait baissé de 30 à 40 % en un an selon les chiffres qui circulaient. Vraisemblable, la logique de volumétrie qui a fait chuter le prix des puces s’applique désormais à l’assemblage mécatronique. Un détail que les stands ne mettaient pas en avant : la quasi-totalité de ces machines est de fabrication chinoise. La vitrine d’innovation était européenne, la chaîne de production ne l’était pas.
L’essentiel est ailleurs. Depuis dix ans, la tech s’était largement désincarnée : les valorisations les plus hautes allaient aux plateformes logicielles, aux modèles, aux APIs, et le monde physique était devenu le problème des industriels plutôt que celui des startups. VivaTech 2026 marque le retour du matériel comme sujet technologique à part entière : semi-conducteurs, batteries, satellites, informatique quantique. On ne fait pas tourner de l’IA sans infrastructure de calcul, sans énergie, sans puces, et cette évidence, longtemps mise de côté dans les présentations investisseurs, revient sur la table avec une force proportionnelle au temps pendant lequel on l’avait ignorée. Pour les directions de programmes et les DSI, les arbitrages de la prochaine décennie porteront autant sur les couches physiques que sur les éditeurs logiciels qui les habitent.
L’IA washing et la fatigue du discours
Trouver un stand qui ne mentionnait pas l’IA relevait du défi. Tout utilisait les deux lettres : outils RH, plateformes de formation, solutions logistiques, applications de bien-être, jusqu’aux visuels de stands dont l’activité principale n’avait aucun rapport visible avec l’intelligence artificielle. Label générique apposé sur des produits dont le degré réel d’intégration allait de quelques règles de filtrage à des architectures agentiques sophistiquées, sans que la présentation permette de distinguer l’un de l’autre.
Un changement de fond était cependant perceptible dans les conversations : les sujets IA ne sont plus portés par les DSI, ils arrivent désormais des directions métier. Marketing, RH, opérations, finance : les demandes se formulent en cas d’usage précis, sans passer par la direction technique. Conséquence directe : les critères d’évaluation manquent, les cahiers des charges sont flous, et les éditeurs en profitent. C’est dans ce contexte que le sujet des coûts de tokens et de la FinOps IA commençait à apparaître dans certaines conversations de stands, signal faible mais réel : les organisations qui ont passé le cap du POC se retrouvent face à des factures d’inférence qui n’entraient pas dans les business cases initiaux, et la question « quel ROI » remplace progressivement la question « est-ce que ça marche ».
Les absents qui racontent autant que les présents
Peu de biotech visible comme thématique structurante : le secteur était dans les coulisses institutionnelles (filière prioritaire des appels à projets régionaux, programme EIT Health Catapult) et dans les prix (Alithea Biotechnology a remporté le Tech for Change Award le vendredi), mais absent de la narration des stands grand public. VivaTech reste fondamentalement ancré dans le software et l’infrastructure numérique ; la deeptech au sens large existe en périphérie, pas au centre.
Un signal plus inattendu : les collectivités territoriales sont entrées dans la danse. La Métropole du Grand Paris présentait sa stratégie data comme infrastructure d’innovation au service de la décision publique. L’IGN dévoilait JUNN, l’infrastructure nationale de jumeaux numériques de territoires, portée par un consortium public-privé. Plusieurs régions (Île-de-France, Hauts-de-France, Bourgogne-Franche-Comté) avaient leurs propres délégations de startups. L’IA n’est plus seulement un sujet d’entreprises ou d’État central : les métropoles et les régions y investissent leurs propres infrastructures de données et leurs propres programmes d’accélération. C’est une diffusion vers de nouveaux porteurs institutionnels qui, dans quelques années, pèsera sur les appels d’offres et les commandes publiques.
La défense mérite une mention particulière. Quasi absente du programme officiel de VivaTech, elle était pourtant l’un des sujets les plus actifs de la semaine, en coulisses : les conversations entre fonds défensifs, startups duales et industriels se tenaient en marge, dans des rendez-vous bilatéraux que l’agenda public ne reflétait pas. L’explication est simple : Eurosatory se tenait exactement en même temps, du 15 au 19 juin à Paris Nord Villepinte, à quelques kilomètres et pendant les mêmes journées professionnelles. Dans un contexte de réarmement massif en Europe, cette édition d’Eurosatory était exceptionnelle par son ampleur et sa charge symbolique : 2 300 exposants, et pour la première fois une quarantaine de sociétés ukrainiennes présentes comme exposants à part entière. Les deux événements ont coexisté sans se parler, malgré la convergence réelle des technologies (drones, IA embarquée, robotique, cyber) qui aurait justifié un dialogue plus explicite entre les deux écosystèmes.
Le droit et la formation juridique étaient quasi absents des stands, ce qui rendait d’autant plus frappante la présence de Lefebvre Dalloz. La maison ancienne de l’édition juridique professionnelle, que j’avais accompagnée lors de la création de son pôle pédagogie et digital learning entre 2020 et 2022, n’était pas là pour observer : elle venait promouvoir GenIA-L, son IA de confiance dédiée aux professionnels des environnements réglementés. Le passage d’un acteur traditionnel du droit à une posture de producteur d’IA verticale mérite d’être noté. Les startups legaltech européennes (principalement britanniques et nordiques dans le Top 100 de cette année) avancent sur le même terrain. L’écart se mesure en cycles de développement, mais la direction est maintenant la même.
La maturité d’un salon, et ses contreparties
Il y a quelques années, VivaTech cherchait encore à prouver quelque chose : que Paris pouvait faire ce que San Francisco faisait, que l’Europe avait ses champions. En 2026, cette démonstration est faite : 200 000 visiteurs, 165 nationalités, Jeff Bezos et Narendra Modi sur la même scène dans la même semaine. VivaTech ressemble désormais à un salon professionnel mature : les startups y cherchent des investisseurs et des clients, les grands groupes y reçoivent leurs comptes clés et y déploient leurs vitrines d’innovation (moins pour convaincre que pour rassurer, montrer qu’ils bougent, entretenir le sentiment de dynamisme auprès de leurs clients et partenaires), et les décideurs publics y font leurs annonces. La fonction de découverte de l’avenir s’est partiellement déplacée vers les conférences spécialisées, les communautés de praticiens et les labs internes des grands acteurs. La journée Festival rend visible ce que devient inévitablement un événement qui réussit : un espace où coexistent, sans se mélanger vraiment, des professionnels qui font des affaires, des institutionnels qui communiquent et un public qui regarde des robots marcher.
Pendant dix ans, la question était de savoir quelles technologies allaient transformer les organisations. En 2026, la question devient : qui contrôle réellement les infrastructures sur lesquelles repose cette transformation ?
VivaTech revient du 16 au 19 juin 2027 à Paris Expo Porte de Versailles.